Extrait – Le Temps des Tigresses

Depuis que ma boulangère m’a signalé le comportement de Josiane Delpech, je me suis mis à l’épier. Il est vrai, je l’ai maintenant constaté, qu’elle m’attend chaque matin devant la vitrine du libraire et qu’elle se précipite à ma suite pour faire la queue derrière moi en attendant que j’en finisse avec Lulu et nos petits potins. Bien sûr, j’ai toujours dit bonjour à Josiane, mais maintenant je le fais différemment. Je pivote vers elle et lui donne mon bonjour le plus aimable. Seulement à présent, au lieu de vite me retourner vers la caisse, je lui souris tendrement jusqu’à ce que ses oreilles s’enflamment. Je fais alors semblant de vouloir m’approcher pour regarder d’un peu plus près un gâteau derrière elle. Je frôle son corps au point d’en sentir la chaleur. Je sais bien qu’elle aimerait s’enfuir pour finir d’aller se consumer dans la rue. Et, tout en même temps, je sens qu’elle aimerait plus encore que je fasse ce pas supplémentaire qui nous collerait complètement l’un à l’autre. Enfin, sans plus me soucier de Lulu (ni de la mère Duboeuf qui n’en perd pas une miette et frétille à contresens de contrariété), elle aimerait que je la prenne dans la crème des choux et le glaçage des millefeuilles. Oui… à cet instant précis, bien planquée derrière sa timidité et ses rougeurs, je sens qu’elle brûle de lubricité. Pour rajouter encore à son trouble, j’y vais alors d’un petit compliment. — Sauf votre respect Josiane, je trouve que ce bleu dont vous vous habillez le samedi vous va encore mieux que le rouge que vous portez le mardi… Et ce n’est pas peu dire. Elle bredouille un merci en coulant pour former une flaque sur le plancher. Seulement alors, et comme si de rien n’était, je me retourne vers Lulu pour commander mon sacristain. — Le plus gros ? Comme d’habitude ? qu’elle me répond, celle-là. — Oui ! Celui-là. Je montre alors un sacristain et je regarde à nouveau Josiane bien dans les yeux. Elle passe du rouge au grenat. Sa poitrine semble ne plus arriver à suivre le rythme de ses poumons. J’esquisse vers ma victime un clin d’œil complice que ma paupière ravale aussitôt. L’idée de la culbuter dans les Bavarois me traverse encore l’esprit et nous restons ainsi, tous les deux, durant plus d’une seconde, à nous aimer dans nos têtes respectives. Bien évidemment, Lulu a eu vite fait de remarquer cette nouvelle tournure qu’ont prise nos relations. Lorsque la Josiane Delpech manque notre rendez-vous boulanger, elle m’en entretient avec passion. Elle se dit que cette fois elle me tient. Elle sent bien que cette piste est plus fiable que celle de ma pimbêche de voisine. Elle nous voit publier les bans avant le printemps prochain et a même quelques idées sur la robe de la mariée. Mon beau vampire de voisine, c’est dans ses soirées dépravées qu’elle préférerait l’entraîner. Elle lui amènerait du monde un peu plus délicat et les ferait monter en gamme, ses sauteries libertines. Cette pauvre Josiane est veuve. Une veuve « très peu servie », dirait-on si on devait la mettre en vente sur Le Bon Coin. Elle a épousé un jeune cuisinier lorsqu’elle a fait ses dix-sept ans. Il est parti quatre mois plus tard sous les roues d’une Simca 1100 mal maîtrisée, à pas 200 mètres d’ici. Lulu est d’avis que ça ne compte pas vraiment et qu’elle peut tout à fait se marier en blanc. En réponse, je ne sais que ricaner et secouer la tête. Je dois sans doute rougir, mais c’est justice après le supplice que j’inflige à cette pauvre veuve. Pour être tout à fait franc, je la désire de jour en jour un peu plus, Josiane. Je m’invente mille scénarios où je lui fais l’amour. Parfois chez moi, sur le plan de travail de ma cuisine flambant neuve, parfois dans le fauteuil où mon père a fait sa première attaque, ou encore dans le pétrin de monsieur Lulu… et la nuit dernière, en rêve, sur de l’herbe fraîchement coupée, dans la campagne. Des vaches tout autour nous regardent. Ricous, Alex et mon ami Tchang nous matent de derrière une haie. Et puis voilà que la mère Granouille sort de terre et avance vers eux avec des vers de terre plein les cheveux. Tous s’enfuient en criant et meuglant. Je me rends compte alors que Josiane a pris le visage de Brigitte et que c’est maintenant tous les employés de la Libellule qui nous regardent en faisant des commentaires. La belle pimbêche est parmi eux, Guillaume Canet à son bras. Elle est habillée en duchesse, ma divine, et elle sort un gros révolver de son corsage. Je me suis réveillé en sueur, mais sans parvenir à classer cette histoire en rêve ou cauchemar. Je laisse Josiane aux bons soins de Lulu et file vers le petit square. Ricou m’y attend, il a pris sa pause du matin. Je lui refile la moitié de mon sacristain. Bien évidemment, notre boulangère l’a déjà mis au parfum de mon futur mariage. J’imagine que tout le quartier ne doit plus parler que de ça. Il me donne lui aussi son avis. Il ne lui trouve qu’un défaut à Josiane, un tout petit, c’est qu’elle lui semble parfaitement azimutée du cervelet. Il est vrai qu’elle a des absences. Elle reste parfois des heures sur le trottoir, devant l’endroit précis qui l’a faite veuve. Ça se passe surtout les vendredis, le jour du noir. Josiane porte une couleur pour chaque jour de la semaine. Certains ne se gênent pas pour l’appeler la folle arc-en-ciel… des méchants. De temps en temps, sur son trottoir, elle se crispe brusquement de la mâchoire et pousse un petit cri. Elle se le repasse en boucle depuis plus de vingt ans, l’accident. Elle fait pas son deuil. C’est tout de même pas ordinaire, ce cirque. Mais bon, le reste du temps, elle est aussi normale que vous et moi. Elle travaille chez Giancola. Les pompes funèbres. Elle fait les devis et elle aide aux embaumements. — Tu vois ! qu’il me dit, Ricous, c’est pas un métier pour une femme comme elle. Elle devrait s’en éloigner, de la mort. Elle a déjà bien trop fricoté avec elle. C’est un truc gai qui lui irait. Surtout mignonne comme elle l’est. Cette boutique lui boit toute sa vitalité. — T’as bien raison, que je réponds. — Et puis il lui faudrait un homme. Un comme toi. Gentil et drôle. Encore qu’on se demande toujours si tu le fais vraiment exprès d’être drôle. — Mais bien sûr que je le fais exprès ! — Tu devrais l’inviter au cinéma, tiens. Ensuite tu la raccompagnerais. Je vais pas te faire un dessin. On le connaît, le meilleur remède à son état. Il est planté juste au milieu de tes cuisses. — Rhoooo ! J’aime pas bien ces façons de parler. Ça me gêne affreusement ce genre d’allusions. Faut pourtant avouer que j’y songe moi aussi, depuis que je sais qu’elle en pince pour moi, à lui remonter son moral par le sexe, à Josiane. Le cinéma, par contre, j’y avais pas pensé. Je me promets de passer devant le Rex pour prendre leur programme.

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