Ils rembarquent dare-dare sans un mot et roulent une bonne heure ainsi, chacun enfermé dans son propre silence. Le monstre lui-même se tait, ce qui en dit long sur le degré de colère de Sergent. Ce dernier ne se retourne à aucun moment pour faire face à Quentin. Il se contente de regarder devant lui comme s’il traquait sur la piste une fantomatique menace. Quentin pense à son premier mort, deux mois seulement se sont écoulés depuis que Johan lui a désigné ce type au turban bleu qui resterait à jamais sa première victime. Il en avait vomi ce soir-là, on s’endurcit vite… Enfin, les jugeant sans doute hors de portée des rebelles, Sergent ordonne à Johan d’arrêter le véhicule. Il a maintenant sa voix de supérieur, celle d’adjudant-chef. Tous savent la reconnaître et personne ne s’avise de faire la confusion entre les deux. Il n’est plus Sergent, il n’est plus leur pote. Il les fait mettre tous les deux face à lui et explique en retenant à grand-peine une rage froide envers le garçon.
— On va devoir faire un rapport pour les balles lâchées et le snipe qui a servi. Dans ce rapport il sera dit que je t’ai ordonné de tirer sur des chacals pour t’entraîner. Personne, hormis nous trois, ni votre maman, ni la mienne, ni votre chérie ou votre pute préférée, n’entendra jamais parler de cette histoire ! Capito ? Quentin ! C’est la première et dernière fois que tu me désobéis ! Des chacals donc ! Et ne me faites jamais plus un coup pareil bordel ! Sinon j’en ferai un autre de rapport, un gratiné cette fois… compris ?
— Compris !
Johan, lui, ne répond rien, de toute façon il n’est pas vraiment concerné. Lui aussi est en colère envers le garçon pour avoir tiré sans son aval, car c’est ça son travail, dire au gamin sur qui, et quand, tirer. Quentin ne se défend pas. Des justifications, des explications, et moins encore des excuses, rien ne pourrait améliorer sa position. Il baisse les yeux d’un air contrit. Si ces deux cons ne peuvent pas comprendre qu’il a bien fait de faire ce qu’il a fait, alors il n’y a aucun espoir pour eux. Mais il a mal évalué la situation et les raisons de leur colère. Il ne les comprendra que cinq jours plus tard.
Sergent l’a convoqué dans la tente de l’état-major dont il a viré tous les occupants. Sur cette base, ils sont une douzaine de leur unité, des sortes d’invités de prestige, des invités qui n’ont de comptes à rendre qu’à leur propre hiérarchie. Lorsqu’il entre et voit que Johan est aussi présent, Quentin se doute aussitôt qu’on l’a convoqué pour lui reparler de ses tirs. Johan se tient en retrait, dans un coin, il a l’air un peu chamboulé. Sergent demande au garçon d’approcher de la table où sont étalés trois clichés pris par satellite.
— Tu reconnais l’endroit ?
— Bien sûr !
Il a déjà compris. Il a compris et il titube un peu. Les images montrent leur village, mais il n’est plus vraiment le même. Apparemment tout a brûlé.
— Elles ont été prises hier. Regarde de plus près ! N’aie pas peur ! Il est trop tard pour avoir peur, gamin… Tu vois ces petites taches noires près des huttes incendiées ? Tu vois ces autres, là sur la piste, devant les cases… et ces autres encore, ces cinq autres, alignées ? On en a dénombré dix-sept. Les cinq, c’est une exécution, sans doute les hommes du village. Les autres, éparpillées, c’est tout ce qu’il reste de leur expédition punitive. Tous ces gens devaient fuir dans tous les sens comme des poulets affolés. Tu sais pourquoi il y a eu une expédition punitive, Quentin… Tu t’en doutes ? Ta gamine doit faire partie de ces taches. Espérons-le pour elle. Il se saisit d’un stylo avec lequel il pointe le document. Peut-être celle-là, là. Ou alors l’autre là… ces taches plus petites. La mère aussi doit être du lot. Ou alors ils l’ont décidément trouvée à leur goût, ta petite, et je te laisse imaginer ce que va être sa vie !
Quentin voudrait vomir. Il voudrait vomir, mais il n’ose pas. Quentin voudrait pleurer. Il voudrait pleurer, mais il ne peut pas. Il pleurera plus tard. Il ira pleurer dans un coin, loin du camp, loin de ces types qui savent mieux que lui que le pire se cache derrière les bonnes intentions des couillons. Pour sauver deux vies, il en a alourdi sa conscience de beaucoup plus, de dix-sept. Il sait qu’il n’oubliera jamais ce chiffre, que de retour chez son buraliste d’Orange, il ne le cochera jamais plus sur ses grilles de loto. Il aimerait les détailler ces images, les compter une à une ces petites taches de mort… essayer, pourquoi pas, et même si cette idée est absurde, de la reconnaître. À ses propres yeux, le sauveur qu’il croyait être vient de se transformer en criminel de guerre. Il a honte. Sergent ne prend pas la peine d’en rajouter ou de lui faire un sermon à la con. Sergent connaît les hommes. Il sait qu’il vient de briser ce garçon. Il n’en éprouve aucun remords. Ce merdeux l’a mérité.
Cette nuit-là, le jeune sniper ne ferme pas l’œil. Il écoute le hurlement glaçant d’une bête, oiseau ou mammifère, qui s’obstine à insulter la lune. Son regard est fixé sur une tache au plafond. Une lampe tempête plantée à l’entrée de la tente éclaire cette cible d’un halo jaunâtre et déprimant. Mais qu’il ouvre ou ferme les yeux, son regard le ramène à la poussière de ce minuscule village qu’il a contribué à rayer de la carte. Il se joue et rejoue la scène du massacre dans des scénarios toujours différents, mais qui finissent invariablement par le même froid tableau qu’un satellite militaire en a tiré. Il revoit le stylo du sergent pointer les petites taches noires jetées sur la terre d’Afrique comme une poignée de clous de girofle sur du sable. Il repense à la dernière phrase de son supérieur, à cette possibilité que l’enfant ait été épargnée pour devenir l’esclave d’un minable seigneur de guerre ou d’un quelconque guerrier qui aura été le premier à la jeter sur son épaule. Il sait maintenant qu’il n’a tué ces hommes que pour la faire passer d’une épaule à une autre. Il comprend soudain que tout ici, y compris leur présence, ne revient qu’à ça, à faire passer le destin de ces peuples d’une épaule à une autre.
