Extrait – Marchinka

Extrait

Un autre gars est là, il ne salue pas le premier. Ils travaillent sans doute ensemble depuis leur prise de service. Il me désigne le siège d’un mouvement du menton. Je m’y assieds comme sur une bombe. Des sangles, que je n’avais pas remarquées, pendent aux accoudoirs et aux pieds. Les deux se partagent le travail et m’attachent les poignets et les chevilles. Ici, sous terre, il fait frais, mais pas froid. Je transpire quand même abondamment. J’ai pissé sous ma douche, mais ma peur est telle que je dois me contracter pour ne pas recommencer maintenant. Je ferme les yeux. Je me demande stupidement combien d’hommes ont déjà subi cette humiliation ici même, sur le trône de ce royaume de souffrance. Combien d’hommes et combien de femmes. Cette pensée fait surgir sous mes paupières l’image de Marchinka. Je les serre très fort pour la repousser, la chasser de ce monde qui n’a rien à faire avec le sien, avec celui du bleu, des jeunes filles et des papillons. Je ravale un sanglot et rouvre mes yeux juste à temps pour voir les deux types ressortir. Je ressens un profond soulagement. Encore ce cirque… encore ce travail de sape. C’est ici qu’on va me façonner. Travailler et modeler mes peurs, identifier mes phobies et aussi mes espoirs. Celui par exemple d’échapper à ce qui se trouve dans ces placards, celui de revoir un jour Marchinka. Je pense soudain à Dumas. Cet homme et moi serons bientôt frères. Tous ceux qui passent par ces salles en reviennent avec une marque tatouée sur leur âme. Je l’ai vue chez Dumas et chez d’autres. On va la poser sur celle de Siudek. On va me la graver aussi, de mille façons, ici même sur cette chaise ou ailleurs dans ce bâtiment. Je lui opposerai mon innocence, à cette marque. Je ne me laisserai pas faire. Elle est à peine visible chez Dumas. Cet homme est fort. Je serais tout aussi fort que lui si seulement je n’avais pas fait rentrer Marchinka dans ma vie. Elle est cette jointure dans mon armure. Celle par laquelle ils feront passer leur épée pour s’en aller fouiller jusqu’au cœur de mes entrailles et y chercher ce coupable qu’ils ont décidé d’y trouver.

Du temps passe. Des minutes. Des heures sans doute. Ma fatigue affronte mes peurs… Les étouffe peu à peu… Je somnole… Me réveille en sursaut lorsque la porte s’ouvre. Un des deux gars qui m’ont attaché entre. Il va fouiller dans un placard et ressort aussitôt avec je ne sais trop quoi. Je crois entendre un hurlement… Très loin… Sans doute à un autre niveau. La porte se referme sur les bruits de ce monde et me laisse avec celui de mon cœur. Encore des heures avant que je ne recommence à m’endormir. À nouveau cette porte… À nouveau ce voyage vers les placards. Pas de cris cette fois, mais mon envie de dormir s’est envolée. Je traverse ainsi toute cette nuit, dans le violent flot de lumière qui inonde cette pièce. Chaque retour d’un de mes geôliers me replonge dans une peur panique que cette fois soit la bonne, soit la mienne.

Mon horloge interne me dit que le matin approche. J’ai envie de mon café, de mon appartement, de retrouver ma rue. Un bruit de pas dans le couloir. La peur revient. J’aimerais retrouver ma vie d’avant Marchinka… ma vie morne… mon acier… mon carré… le fauteuil de Zakaria… ses blagues idiotes dont je suis souvent le seul à ne pas rire. Me revient à l’esprit que nous sommes dimanche. Zakaria ne fera pas une blague sur mon retard. Il la fera demain. Je ne veux surtout pas penser à ce qui se trouve entre aujourd’hui et demain. Les placards derrière moi sans doute. Il y a des taches brunes au pied de ce fauteuil. La pièce sent la douleur, la sueur, l’urine et le désinfectant. Oserais-je leur demander qu’on me laisse aller aux toilettes lors de leur prochaine apparition ? Les voilà justement. Je ferme les yeux et respire bien à fond. Qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ?

Les bruits de pas s’éloignent. J’ai soudain une terrible envie de pleurer. Je me demande d’où peut bien me venir cette drôle de sensation. Je ne me rappelle pas avoir jamais pleuré, si ce n’est dans de très brefs flashs de ma petite enfance. Ma mère et ses coups, ma mère et ses abandons dans notre appartement durant parfois trois, et même quatre jours, ne m’a jamais arraché une larme. Les nombreuses visites nocturnes des fantômes de Thaï Tho, si elles m’ébranlent parfois, ne m’ont pas non plus fait pleurer. Je l’ignore encore, mais ma rencontre avec Marchinka fera revenir les larmes dans ma vie, la vie dans ma vie.

Je dois être fiévreux. J’ai faim, soif à en crier, envie d’uriner et surtout envie de soulever mes fesses de ce siège. Je me tortille pour les soulager, les sangles de mes chevilles me blessent. Et pire que tout ça encore, l’image de Marchinka attachée elle aussi, peut-être dénudée, sous l’œil et les plaisanteries ignobles de ces monstres…

Des pas à nouveau. Cette fois, la poignée de la porte s’abaisse et ils entrent. Ils sont autres que ceux d’hier et pourtant si semblables. Tout comme la veille, on ne me parle pas. Tout comme la veille, je me refuse à parler le premier, à demander des explications, à protester, à affirmer mon innocence. Innocent de quoi ? Voilà ce que je dois d’abord déterminer. On me détache. Je m’empresse de me mettre debout pour enfin soulager mes fesses. Les deux ne m’encadrent pas et se contentent de sortir. Je les suis aussitôt comme le ferait un chien que son maître sort tous les matins à heures fixes. On me ramène à cette douche qui porte mon nom. L’un d’entre eux me montre, juste à côté, une autre porte. Je ne me fais pas prier pour me précipiter à l’intérieur. Je n’ai mangé hier que ma pomme et mon riz au réfectoire. Était-ce vraiment hier ? L’une des filles me faisait des avances en affirmant qu’elle me mettrait bien dans son lit. Elle disait ça pour ses amies, mais dans un murmure qu’elle avait bien pris soin de forcer pour que je puisse l’entendre. Je crois avoir rougi. Je débarrasse mes intestins et ma vessie. Mon ventre grouille. La faim n’est rien. Je la connais un peu. Elle a besoin de deux jours pour vraiment se signaler avec insistance. J’ai par contre si soif, que je me sens prêt à boire la moitié de l’eau de ma douche au passage. Ma douche enfin. Je ne crois pas qu’il fasse plus froid qu’hier, mais je grelotte et tremble. Je souffre maintenant davantage du dos que des fesses. Je suis couvert de savon quand un de mes geôliers passe la tête par l’encadrement.

— Rinçage !

— Oui.

On m’a parlé. J’ai parlé. Ça ne m’avance pas beaucoup. Je n’ai pas le temps d’analyser ce fait nouveau que le pommeau de la douche pousse un cri contrarié et que l’eau se coupe. J’ai encore, je crois, du savon dans les cheveux. Je ferai plus attention la prochaine fois. Je m’habille en vitesse. Il y a dans mon sac une poche qui fait office de compartiment et dans laquelle je mets mes affaires sales. Je suis de nouveau mes deux gardiens. Nous remontons de trois étages. Nous débouchons dans un long couloir où des dizaines de portes alignées me paraissent beaucoup trop proches les unes des autres. Je les imagine donner sur d’autres couloirs ce qui ferait de cet étage une aberrante folie d’architecture. Les énormes verrous qui les barrent contredisent cette absurde théorie et disent ce qu’elles sont vraiment. On m’ouvre l’une d’entre elles. Elle est déjà occupée. Pleine d’une lumière aveuglante qui s’évade dans le couloir, mais qu’on renferme avec moi après m’avoir poussé à l’intérieur. Pour faire bon poids, on enferme aussi avec moi une ferme recommandation.

— Pas un mot… Un cri… Un bruit… Silence absolu !

— Oui !

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