Extrait – Mr Papillon

Nous marchions au pas du corbillard. Moi, un peu hébété et à peine conscient de ces douloureuses serres qui cherchaient à s’enfoncer dans ma chair. Christiane, la mère de Bernard, semblait s’être dissoute dans son chagrin et tout entière réfugiée dans ces cinq doigts. Elle pleurait sans bruit et sans larmes, juste par sa poitrine qui hoquetait à intervalles réguliers, faisant traîner son pas et m’obligeant, moi aussi, à marquer la cadence de sa douleur. Il pleuvait depuis trois jours. Le petit chemin qui menait au cimetière était parsemé de minuscules îlots de terre semblables à des carapaces de tortues assassinées qui émergeaient d’une eau triste et boueuse. Comme nous n’avions ni la légèreté ni même l’envie de sautiller d’une de ces petites buttes à l’autre, nos pieds, et jusqu’à nos chevilles, s’étaient gorgés de cette flotte saumâtre et glacée. 

Bernard aurait piqué une méchante crise à nous voir tous les deux ainsi, pataugeant et titubant dans cette gadoue et nos souvenirs de lui. Il aurait, je le sais, voulu une fin champêtre, Bernard, pleine d’amis et de rires. Mais que valait le souhait d’un mort, face à la douleur d’une mère vivante et pratiquante ?  

La longue voiture noire s’arrêta devant la grille et un grand remue-ménage s’ensuivit. C’est à pied, et pour tout dire à l’ancienne, à dos d’hommes, qu’il fallait maintenant parcourir les derniers mètres jusqu’au trou. Lorsque le cercueil fut hissé sur les épaules de quatre solides gaillards, un ongle parvint enfin à percer ma chair au travers de ma veste et de ma chemise, puis, tout aussi subitement, l’étau se relâcha. Christiane venait d’abandonner le combat et de se résigner enfin à ce que ses yeux lui montraient… Son fils allait la quitter.

La pluie, qui jusque-là tombait avec une infinie patience, s’énerva brusquement et se mit à tambouriner sur le chêne du cercueil comme pour donner au mort une dernière chance de se réveiller et d’affirmer son retour parmi nous. L’ambiance était lourde. Tous et toutes, enfin les quelques pékins qui s’étaient déplacés, trépignaient et enrageaient de me voir là, en première ligne, au bras de la malheureuse maman. Sans doute ressentaient-ils aussi cette morbide fascination qu’on éprouve en voyant, de ses propres yeux, un personnage de l’autre monde, celui des journaux et des faits divers.

— Un de ses anciens complices était là ! diraient-ils ce soir à la table du dîner. Un type, que tu lui donnerais le bon Dieu sans confession. 

Car pour toutes (peu d’hommes s’étaient déplacés) ce n’est pas seulement le fils Richard qu’on portait en terre, mais le gangster du village, celui qui, bien des années plus tôt, avait traîné le nom de la commune jusque sur la première page du journal régional.

Lorsqu’il fut bien installé au fond du trou, Bernard, et qu’on eut remonté les cordes, vint cet étrange moment où l’homme de Dieu salue le départ du mécréant en euphémisant ses péchés et en intercédant auprès des pontes de l’au-delà dans un plaidoyer maladroit et pitoyable. Il en avait eu de bien meilleurs, des avocats, mon pote, mais celui-là, le seul qui peut-être comptait, il l’aurait récusé avec fracas. Par sa poigne défaillante sur mon bras, je sentis les jambes de Christiane se dérober et je resserrai ma prise pour la soutenir. Le prêtre la regarda alors tel un présentateur de show qui s’efface d’un pas en arrière et va laisser la vedette s’avancer vers le micro. Christiane, sous l’encouragement d’un coup de menton autoritaire, regarda le tas de boue qu’il lui désignait et se décida à en saisir une poignée et à la jeter sur son fils. Voilà, il ne restait plus qu’à nous acquitter à tour de rôle de cette même formalité et à le laisser là, Bernard, seul, pendant qu’on s’en irait boire un chocolat chaud.     

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