Extrait – La guerre du distil

Hier au soir, lorsque j’avais dit à Clémence mon intention d’aller visiter ces deux entreprises, elle m’avait répondu d’un sourire aussi énigmatique qu’amusé. Je compris un peu son côté énigmatique et pas du tout son côté amusé lorsqu’un jeune gars sauta du quai où il travaillait pour venir se planter devant Jean avec les dents de sa fourche en position de bataille et à trente centimètres de sa poitrine. Dieu merci, pour une fois, mon ami se garda de faire son malin et stoppa net. Le jeune homme fit alors quelque chose d’encore plus surprenant. Toujours sans un mot, il se détourna et remonta sur son quai sans plus nous calculer. Je me portai à hauteur de mon ami.

— Je crois qu’il veut dire que nous ne devons pas aller plus loin !

— Ça doit être ça !

Nous assistâmes alors à une étrange représentation. Un des gars, juché sur une sorte de tracteur amputé de ses roues, maniait les commandes d’une pelle mécanique dont on avait retiré le godet pour lui substituer une mâchoire faite de deux rangées de longues dents d’acier. Avec ça, il prenait une énorme quantité de gerbes de lavande sur la remorque garée le long du quai, puis, faisant pivoter sa machine, déposait sa prise dans une cuve dont, de notre position, nous ne pouvions estimer la profondeur. Après quelques minutes de ce manège, l’une de ces rasades vint enfin dépasser le niveau de la cuve. C’est alors qu’un autre garçon, s’emparant d’une télécommande, vint faire glisser sur un rail un gigantesque pneu qu’on avait, y compris le cylindre intérieur, rempli de béton. Lorsque la masse fut arrivée à l’aplomb de la cuve, il la fit descendre pour tasser la marchandise avant de la faire remonter. À ce moment-là, un troisième gars sauta dans la cuve où il disparut presque jusqu’au cou. Celui-là reprit les gerbes une à une puis, avec une surprenante dextérité, il les arrangea tout autour de la paroi en les faisant se chevaucher ; ensuite, il bondit au dehors et le pneu revint tasser son travail. Durant cette opération, le premier garçon avait repris une autre fournée de lavande qu’il déposa dans le nid ainsi constitué. Puis, tout recommença, encore et encore, et je crus bien que ça ne s’arrêterait jamais et qu’ils allaient y mettre tout le contenu de la remorque, là-dedans. Parfois, le gars sur le tracteur handicapé bondissait de son siège et courait jusqu’à un autre tracteur, avec roues celui-là et pourvu d’une sorte de lame devant, comme celles des bulldozers. Il sautait dans la cabine et poussait devant lui une énorme quantité de lavande déjà distillée, dans un foyer gigantesque qui se trouvait en contrebas et dont les flammes cherchaient visiblement à s’évader. À ce moment-là, tout là-haut, la cheminée fêtait ce festin en crachant un énorme nuage de fumée noire. Je me fis alors la réflexion, puisque, de là où nous étions, nous pouvions sentir la chaleur de ces flammes, qu’on pourrait très bien y balancer un corps, là-dedans, sans rien en retrouver. Ça s’était fait, ce genre de chose, en d’autres temps, loin d’ici. Si mes deux disparus avaient subi ce sort, mon enquête n’irait pas plus loin que l’entrée de cette chaudière.

Lorsqu’enfin leur pneu s’avoua vaincu et qu’ils ne purent plus rien faire entrer dans la cuve, ils rabattirent dessus un énorme couvercle et le verrouillèrent. Ce n’est qu’ensuite que le garçon à la fourche redescendit de son estrade de béton pour venir nous rejoindre. Il le fit cette fois sans fourche et en nous souriant comme s’il n’avait pas fait mine d’embrocher ce pauvre Jean.

— Oui ?

— Bonjour, je viens vous voir au sujet de la tragique disparition qui vous frappe. Ce jeune homme qui a disparu. Je…

— Vous êtes flic ?

— Grand Dieu, non !

— De toute façon, je ne vous aurais pas cru.

— Je viens de la part de mon journal, je…

— Un journal ? Vous prétendez être journaliste ? C’est à peine plus crédible, ça…

— C’est pourtant vrai, je travaille à La Tribune et je…

— À La Tribune ?

— Précisément et je…

— Alaiiiiin ! File chercher maman, le monsieur travaille comme journaliste à La Tribune. Bon, vous deux, montez sur le quai et allez voir mon père.

Il nous désigna alors un homme que je n’avais pas remarqué. Il se tenait pourtant sur la dalle, assis en retrait près d’un petit frigo et devant une grande table basse entourée de chaises fatiguées.

Sans savoir si la maman en question allait revenir pour nous interroger ou nous assassiner (le ton du garçon ne disait rien de cela), nous sommes montés sur leur quai pour rejoindre le type. Ce que je remarquai d’abord, c’est qu’il portait un foulard, mais pas fantaisie, lui, comme celui de Jean, juste un de ces foulards chargés de stopper la transpiration de votre visage au passage. Il nous regarda monter et venir jusqu’à lui avec l’air d’un maquignon qui s’apprête à vous plumer jusqu’à l’os. Sans se lever, il nous tendit sa main à serrer et nous fit signe de nous asseoir d’un coup de menton. Ensuite, il me délaissa pour bien reluquer Jean.

— De La Tribune ? Vraiment ?

— Oui, enfin moi. Jean est mon ami, il m’accompagne.

Normalement, c’est le moment qu’aurait dû choisir ce dernier pour nous débiter une énormité. Je fus surpris et profondément soulagé qu’il s’en abstînt. J’avais, et lui aussi à n’en pas douter, encore le souvenir bien vivace de ces dents de fourche pointées sur sa poitrine. Nous avions à peine posé les fesses sur nos chaises qu’une femme arriva en s’essuyant deux mains pleines de sang sur un tablier blanc. Mains encore légèrement teintées qu’elle nous tendit pourtant résolument à son tour.

— Alain me dit que vous travaillez à La Tribune ?

— Oui, madame ! Je suis Gérard Martin et voilà mon ami Jean Trilloux, mais lui n’est pas journaliste.

— Et vous venez pour le gamin ?

— Le gamin ?

— Notre fils disparu ?

— Voilà !

Moi qui, d’habitude, n’étais pas le genre d’homme à déborder de finesse, je compris à son ton, saisi de je ne sais quel pressentiment, qu’il valait mieux que je m’abstienne ici de parler de l’autre disparu. Bien évidemment, Jean ne manquerait pas de le faire et je lui retournai un regard menaçant pour l’en dissuader. Il me l’échangea contre un des siens qui disait clairement : Ben quoi ? J’ai rien dit !

— Félix, sers donc à boire à ces messieurs. Ne faites pas attention à mes hommes. Ils se disputent le titre de plus sauvage de la vallée. Le vieux que vous voyez là finira par se faire dépasser par les gosses.

— Ils ont pourtant tous été charm…

— Félix ! Tu vas les leur ouvrir ou ils doivent le faire avec leurs dents ? Des sauvages, je vous dis… Mais il faut les connaître… Ils sont charmants dès qu’on les a un peu apprivoisés. Vous allez enquêter ? Non, parce que les gendarmes ne veulent rien savoir. On leur a pourtant indiqué des suspects si suspects que c’en est presque des coupables. Il sortait avec leur fille, mon Léon, et je peux vous dire que ça ne leur plaisait pas. Je parierais le lapin que je viens de tuer qu’ils n’y sont pas étrangers… à notre perte.

À ce moment-là, tandis que je me réessuyais les mains à mon pantalon sous la table, le plop des capsules de nos canettes s’interposa dans le récit. Jean se saisit de la sienne et la vida d’un seul trait sous notre regard à tous. Après quoi, en s’abstenant, Dieu merci, de roter, il la reposa en poussant un petit soupir d’aise.  

— Bon sang, ça fait du bien ! Je commençais à avoir la langue qui me tenait lieu de garde-boue. — Félix ! Une autre canette pour l’assoiffé. Où j’en étais, moi ? Ah oui… les Bernard… Vous avez été les voir ? Non ? Méfiez-vous bien d’eux alors, lorsque vous irez. Ils sont plus sournois que des marchands de produits agricoles… Vous ne buvez pas, vous ? Les Bernard, ils tiennent cette sorte de petite usine qu’ils osent appeler distillerie… Rien que ça, ça en dit long… Je me comprends…

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