Extrait – Les Danseurs de Mort

Une jeune fille a brusquement bondi sur le comptoir et a renversé nos verres. Elle était lumineuse. Elle semblait un morceau de plomb incandescent, une étincelle jaillissant d’une lame forgée par les nains au cœur de la Moria, dans ce grand classique de la littérature que j’avais lu et relu. Le grand black qui bossait derrière le comptoir s’est précipité pour la repousser. Elle est repartie en riant, emportant dans son sillage un gamin qui devait être son amant. Il la mangeait des yeux tout en jetant des regards à la ronde comme s’il était son garde du corps et craignait qu’on ne vienne la lui prendre. Atsuko m’a adressé un sourire un peu triste. Ils avaient l’âge des enfants que nous n’avions jamais eus. Le serveur les a suivis des yeux en réfrénant un sourire avant de nous resservir avec un petit geste d’excuse.

— Tu crois qu’elle pratique les Arts, me dit alors Atsuko ?

J’éclatai de rire.

— Je ne crois pas non… pourquoi ?

— Je ne suis pas sûre de moi-même, sans aucun élan, être capable de sauter comme elle vient de le faire tout en se retournant. Elle a littéralement semblé décoller du sol.

— Elle pratique sans doute sa propre forme d’Art, mon ange, une forme éminemment dangereuse.

Atsuko s’est baissée puis s’est relevée en me montrant cinq petits sachets coniques qu’elle venait de ramasser. Ils portaient tous, comme une forme d’estampille, mais visiblement tracée à la main, un J et un O entrelacés.

— Elle a perdu ça.

— Étrange.

— Qu’est-ce qui est étrange Shany ?

— Ces sachets sont précisément la réponse à ta dernière question. De la drogue… de celle qui vous rend fort en puisant en vous des ressources dont elle vous réclamera le paiement plus tard… Jette-les… ou donne-les à un de ces gamins qui fait les cent pas dans le couloir des toilettes en pleurant pour qu’on lui fasse l’aumône d’une dose.

Elle m’a regardé comme si elle cherchait à voir si je plaisantais. Je ne le savais pas moi-même. Elle a jeté un coup d’œil vers les toilettes avant de fourrer les petits paquets dans son sac. J’ai regardé l’heure. J’ai embrassé Atsuko sur le nez. Elle m’a attiré vers elle et s’est emparée de ma bouche. Des relents de sa maladie lui remontaient des entrailles. Je prolongeai quand même ce baiser et la serrai contre moi. Les gamins autour de nous riaient de nos manières. L’un d’entre eux mit sa bouche en cul de poule et mima un baiser. Il tenait, au bout de ses lèvres, une longue cigarette qu’Atsuko, sans sembler avoir bougé, lui déroba et planta dans la bouche d’une jeune fille qui riait à côté de lui.

Tous se figèrent et ma douce fleur, à son tour, éclata d’un rire enfantin. La jeune fille, après avoir rendu sa cigarette à son ami, se mit alors à applaudir et tous suivirent bientôt son exemple. Il nous fallut boire à leur santé et puisque nous avions commencé, leur faire encore quelques tours. Mon père nous aurait sans doute tués en nous voyant ainsi transformer son Art en spectacle de cirque. Nous fûmes bientôt le centre de toute l’attention. Puis, sans que je sache d’où pouvait bien me venir une pareille idée, je leur ai demandé de dégager un espace au cœur de la salle. Là se déhanchaient quelques zombies sur une musique qui semblait toute faite d’une seule et unique note.

Sur un signe du serveur noir, quelqu’un a éteint la musique et un grand silence s’est fait. J’encourageai mon Atsuko d’un sourire. Elle protesta d’un regard puis, comme à regret, gagna le centre de la piste. Elle me jeta ses chaussures et regarda le plafond. En un clin d’œil, son beau visage se figea et devint celui d’une poupée de porcelaine. Je frappai fort dans mes mains et le miracle se produisit. Le pied d’Atsuko se tendit tout droit et tout son corps sembla se jucher dessus comme si une souris l’avait effrayée. Son autre jambe se replia. Chacun de ses bras prit une posture impossible et aussi gracieuse qu’improbable. Atsuko était maintenant la mante religieuse en posture de combat. Tous retenaient leur souffle. Quelqu’un poussa une sorte de cri.

Alors elle se mit à danser. Elle fut tour à tour la mante, puis le tigre. Elle volait. Le temps oubliait parfois de marquer quelques-unes de ses secondes pour l’observer plus à son aise. Ses doigts taquinaient le plafond. Elle se rapprochait du groupe qui l’entourait. Ses mains disparaissaient alors et un chapeau changeait de tête. Plus personne ne respirait. Elle seule déciderait lorsqu’ils seraient de nouveau autorisés à reprendre leur souffle. Elle mima les combats des dieux animaux durant plus de cinq minutes. Elle s’abattit enfin au sol… d’un coup… comme morte. Je pénétrai dans le cercle et la relevai.

— Je n’avais jamais aussi mal dansé, me dit-elle en reprenant son souffle.

— Tu n’avais jamais été aussi belle, lui répondis-je.

C’était vrai en un sens.

— Je ne danserai sans doute jamais plus, reprit-elle.

— Qui sait ? Il te reste sans doute une dernière danse à offrir à ce monde. Je le parierais.

Une larme glissa au coin de son œil tandis que tous, autour, applaudissaient sa démonstration. Aucun d’entre eux, jamais, n’oublierait ces quelques minutes de grâce où une femme, sous leurs yeux, avait vaincu la gravité et dansé les combats des ancêtres animaux. Elle voulait maintenant s’en aller au plus vite. Ils nous en empêchèrent et exigèrent de trinquer encore avec nous. La nuit enfin nous absorba. Nos mains se trouvèrent. Il était temps de nous enfuir.

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